Jour 177 – Des lamas au Paso de Jama

Nous espérions vraiment pouvoir rejoindre Salta en une journée.
14h de voiture c’est pas si long.
Et nous l’avons presque fait !

Après deux Daniel, un Marcel en camion, Nelly et Luis un couple âgé de Cordoba, et Jorge le mécano ; un utilitaire s’arrête devant deux Déboussolées en train de pique-niquer au bord de la 4 voies.
A l’intérieur, 6 jeunes hommes nous accueillent en costume. Le chauffeur nous ouvre les portes arrières du véhicule pour y jeter nos sac-à-dos sur une montagne de livres empilés occupant déjà le coffre.
En fait, ce joyeux petit groupe revient de deux semaines à sillonner l’état pour vendre des livres spécialisés. Ariel, Davi, Franco, Ricardo, Enrico et Sebastian mettent l’ambiance : musique à fond (vous ne devinerez jamais quel genre). On chante, on rit… Puis il est question d’aller manger chez le frère de Ricardo qui tient une pizzeria près de Tucuman. Tout le monde passe sa commande par téléphone, histoire qu’on soit servi dès qu’on arrive.
Une fois dans le restaurant, on s’installe dans ce qui s’avère être une salle vide de clients. Seul le bruit du match de football qui a lieu dans le petit écran résonne. On se goinfre alors que ces « grands frères » nous proposent de goûter toutes les sortes de pizzas de la carte.
Dix minutes plus tard, nous sommes déjà de retour sur la route. Pas question de payer d’après Ariel. Les garçons ont divisé la note entre eux.

Arrivés à Tucuman, il fait déjà nuit. Les garçons nous escortent jusqu’à la station de bus où nous avons décidé de passer la nuit.
Enfin « passer la nuit »… pas vraiment.
Dans l’enceinte de la gare routière il est interdit de dormir. Il faut donc rivaliser d’inventivité pour dormir assis. Vers 8h, après quelques minutes de sommeil pour l’une et quelques heures pour l’autre, nous repartons faire du stop pour rejoindre Salta.
Nous croiserons la route de deux jeunes archéologues et d’un coach de football.

Nous arrivons à Salta sous le soleil. Cette ville a un charme fou, entourée de montagnes verdoyantes. Il y a de la vie partout et les bâtiments coloniaux donnent encore plus d’éclat à la ville.

Nous passons notre première journée à faire la rencontre de notre sixième portrait.

Le lendemain, nous devons retrouver Juan Carlos (le chauffeur de camion avec qui nous avions passé trois jours pour aller à Ushuaia, et qui habite à Salta). Malheureusement, face à un imprévu, nous n’aurons pas l’occasion de boire un coup.
En revanche, c’est Federica, qui travaillait avec nous à Valparaiso, que nous retrouvons pour la journée. Musées, marche dans la ville et petit restaurant typique (humitas au menu) pour fêter nos retrouvailles avec notre italienne préférée.

Nous avions repéré, durant notre première visite de la ville, une église magnifique et nous nous étions dit « pourquoi pas ? ». Dimanche matin, nous partons donc au pied levé, direction la messe de 11h.
Nous souhaitions depuis un bout de temps aller à une messe latine : faire l’expérience de la religion à l’étranger et surtout dans un pays comme l’Argentine qui est très religieux nous semblait une expérience intéressante.

La semaine qui suivit fut entièrement consacrée au tournage de notre sixième documentaire.

Le vendredi soir, nous nous sommes octroyées une petite soirée théâtre. En fait, un concert pour fêter les 15 ans de l’Orchestre de Salta a été organisé à deux pas de notre auberge et est en plus gratuit. Nous nous sommes donc pomponnées (robes et éventails en mains) pour aller voir, dans l’amphithéâtre flamboyant de Salta, Nino Lepore. Ce grand chef d’orchestre a mené à la baguette tous ses musiciens sur des airs de Mendelssohn et sur des musiques originales de film tel que le Parrain.

Nous quittons Salta le dimanche matin pour rejoindre San Salvador de Jujuy, soit à peine deux heures de route. C’est un couple d’Autrichiens qui nous amène jusque là-bas. Nous zigzaguons en escaladant la montagne. La vue est magique. Les montagnes toujours plus hautes s’étendent à perte de vue alors que le mari autrichien prend les virages à toute vitesse. Il en faut peu pour que l’une de nous ne déverse le contenu de son petit-déjeuner par la fenêtre. Mais bon. Nous arrivons tout de même saines et sauves à Jujuy Capitale.

Nous posons nos bagages chez Fédérico, un homme de 37 ans qui parle un peu français. Son appartement d’artiste très cosy est rempli de décorations venant du monde entier mais surtout de France. Il nous explique alors qu’il a longtemps été en couple avec une française. Bien qu’il n’ait pas été beaucoup présent pendant notre séjour de deux jours chez lui, nous avons vraiment pu discuter avec Fede, un homme très ouvert à tout type de débat/ discussion et ayant une collection complète de films cultes français ! C’est comme ça que l’on s’est retrouvé à regarder « L’Auberge Espagnole » en version originale.

Pour notre seul jour à San Salvador de Jujuy, nous avons décidé d’aller voir la montagne aux sept couleurs à Purmamarca.
Il y a une heure entre Jujuy et Purmamarca et pourtant la météo change du tout au tout. Alors que nous partons le matin, la pluie dans les baskets, à la moitié du chemin, nous traversons les nuages et nous nous retrouvons avec un soleil splendide où les montagnes toutes vertes laissent place aux montagnes désertiques et colorées.

Purmamarca est un village typiquement touristique : des hôtels, auberges, restaurants, bazars… La petite ville est placée juste à côté de magnifiques chaînes de montagnes toutes plus différentes les unes que les autres. Nous pique-niquons en haut d’une colline qui surplombe la ville et les chaînes de montagnes. Devant nous, les roches sont bleues, vertes, roses, oranges,… des couleurs dues à la présence d’une mer qui se trouvait là il y a des millions d’années.

Le lendemain, nous entamons notre dernière journée de stop pour rejoindre San Pedro de Atacama. Nous embarquons avec un homme qui parle tout le temps, puis avec un guide, un couple d’argentins et un camionneur.
Les paysages défilent et c’est bien la première fois que nous voyons autant de paysages différents en si peu d’heures. Nous montons en altitude sur des routes en épingle et traversons de petits déserts de sel.

Enfin, nous sommes déposées à Susques, un petit village en altitude, à quelques heures de la frontière.

Nous attendons ici plusieurs heures alors que le soleil se couche et que les lamas passent. Fatiguées par les rafales de vent, nous désespérons de passer la frontière ce soir…
Nous écumons le village désert à la recherche d’un abri pour la nuit. Au dessus d’une porte est écrit : « hostel » mais la porte est ouverte et il n’y a personne. Nous entrons et Fanny s’écrit : « Il y a quelqu’un ? ». Une petite dame débarque de nulle part et nous sourit. Nous sommes sauvées ! Elle nous accompagne jusqu’à une chambre avec deux lits. On se croirait dans un de ses motels à l’américaine. On signe le registre quasi-vide : seul un étudiant argentin réside dans une autre chambre. La petite dame nous apporte quatre couvertures chacune (il doit faire plutôt froid ici la nuit).

Réveillées à 7h, nous sommes prêtes pour reprendre le stop !
Sauf que cette fois, une heure plus tard, un camion rouge s’arrête avec à son bord Amares, un brésilien qui livre des camions tout neuf au Pérou avec toute sa bande de potes.
Il nous amène jusqu’à la frontière. Apparemment, hier elle était fermée. Ceci explique cela : c’est pour ça qu’aucune voiture ne passait la veille par Susques. En fait, dès qu’il pleut à San Pedro de Atacama, la pluie se transforme au Paso de Jama (le nom de la frontière) en neige et glace la route : un peu dangereux pour traverser les cols. Aujourd’hui elle n’ouvrira qu’à 12h. Nous en profitons pour aller chasser du lama gambadant à l’horizon et dormir à l’arrière du camion. Amares est un vrai gentleman, il nous propose d’utiliser son lit et nous prépare un petit-déjeuner aux petits oignons comme un papa.

Seulement, à midi, la sentence tombe.
Nous ne passerons pas la frontière aujourd’hui.
Le Paso de Jama restera bloqué pour cause climatique, pour 1 ou 2 jours. Personne ne sait.
Nous sommes là, à 4 400 mètres d’altitude au milieu du désert avec pour seule compagnie des lamas et des camionneurs. Parfait !
Amares nous propose l’hospitalité pour la nuit : « mi casa es tu casa ». Décidément, nous sommes très bien tombées. Nous avons la journée pour dormir, lire et regarder des séries sur l’ordi. Nous ne pouvons même plus sortir du camion : le vent s’est levé et crée des tempêtes de sables.
Nous vivons donc dans un huis clos à trois dans les trois mètres carré du camion rouge.

Arrive le soir et Amares décide d’aller manger avec toute sa bande d’amis brésiliens dans l’unique restaurant de la frontière. Nous nous joignons à eux, heureuses de pouvoir avaler notre premier repas chaud en deux jours. Enfin, notre premier repas tout court depuis deux jours… qui aurait pu prévoir que nous resterions bloquées ici ! Nous sommes très bien accueillies par la petite bande même s’il est plus compliqué pour nous de les comprendre, certains ne parlant que brésiliens.

Pour la nuit, un collègue d’Amares nous propose le lit au-dessus de lui pour l’une d’entre nous. Mais bien que le courant passe bien, nous décidons de ne pas nous séparer. C’est comme ça que Fanny et Clémence mettent en place une ronde pour dormir avec Amares : 4 heures chacune. Habillées avec quasiment l’intégralité de nos vêtements, à l’abri dans notre duvet, nous nous « endormons ». Fanny dans le lit et Clémence sur un siège. Le camion, à l’origine chauffé par le moteur, se refroidit alors que les heures passent. Il est 2h du matin quand nous alternons. Clémence n’a pas vraiment réussi à dormir, tout comme Fanny par la suite. Nous cherchons par tous les moyens d’oublier les -8°C qui résident dans le camion et, malheureusement, notre duvet «5 degrés » ne pourra pas nous protéger plus longtemps. Le principal c’est que le sang continue de circuler.
Amares nous a en effet raconté l’histoire d’un de ses anciens collègues qui a attrapé la gangrène et qui a perdu ses pieds alors qu’il dormait dans son camion par -30°C avec très peu de couvertures. C’est donc pour ça que Amares, qui dort à la hauteur de nos pieds, met un point d’honneur à réchauffer nos petits petons pour qu’aucune de nous ne perde ses pieds !

Le lendemain matin, alors que Amares rejoint ses amis, nous occupons toutes les deux son lit pour récupérer un peu de sommeil et de chaleur. Apparemment, on s’en est bien sorti : il n’a pas neigé cette nuit nous évitant donc les – 30°C et la perte de nos orteils !

Après un super petit-déjeuner servi au lit, la frontière rouvre.
Nous la passons à pieds, comme d’habitude, afin de ne pas poser de problème à Amares. Mais ici, pas question d’y aller « à pieds ». « C’est trop dangereux » qu’ils nous disent à la douane. Nous avons beau leur expliquer que nous ne marchons pas vraiment, mais que nous récupérons un camion une fois la frontière passée, cela ne change pas leurs discours. Il nous faut passer avec un véhicule, seulement Amares est déjà en phase de contrôle. Nous retournons au niveau des voitures qui attendent pour leur demander si nous pouvons franchir la frontière avec eux.

C’est là que nous tombons sur deux frangins à bord d’un gros 4×4. Au début, notre demande semble quelque peu étrange mais ils acceptent tout de même. Nous attendons durant une heure à l’entrée de la frontière, le temps de se taper la causette avec Alcir et son frère, deux paraguayens originaires du Brésil. Le courant passe direct et nous rigolons bien tous ensemble le temps de passer toutes les étapes de frontière. Ceux-ci nous déposent juste après la démarcation de fin du Chili. Une petite photo souvenir avant de se dire adieu.

Dix minutes plus tard, Amares nous récupère. Direction San Pedro de Atacama. Nous dévalons les routes à flanc de volcan, en admirant les abords enneigés et les canyons qui se trouvent juste à côté de la route. Une fois arrivés en ville, nous disons au revoir à toute la bande des joyeux brésiliens qui s’en va continuer sa route jusqu’à Lima.

Trois jours au lieu d’un seul pour rejoindre Atacama ? ça a du bon de rester bloqué !

Ne perdons pas le nord, mais suivons la flèche !

Leave a Reply